Les hommes et les femmes derrière la renaissance du vignoble lorrain

8 août 2025

À l’aube du XX siècle, la Lorraine viticole agonise. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : de plus de 50 000 hectares avant 1870, on passe à 500 hectares à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Après 1945, seuls quelques hectares survivent autour de Toul, Charmes-la-Côte ou Lucey, entretenus par des familles qui refusent d’abandonner complètement cette tradition. Les vignerons de l’époque, tels que les familles Baudouin ou Laroppe, maintiennent la flamme – parfois par pure obstination familiale, parfois en vendant en coopérative ou pour leur propre consommation.

Le véritable tournant s’opère après la création de l’Appellation d’Origine Contrôlée Côtes de Toul en 1998 : le vignoble lorrain renaît, nourri par la mémoire des anciens, mais animé par des ambitions nouvelles.

Difficile d’évoquer la renaissance des vins lorrains sans saluer la ténacité de certains domaines et personnages clés. Parmi eux :

  • Jean-Marie et Jean-Luc Lelièvre (Domaine Lelièvre, à Lucey) : Ce duo de frères s’est lancé dans la replantation dès les années 1970, alors que la plupart misaient sur l’arrachage. Leur choix réfléchi de cépages adaptés, notamment le Gamay et l’Auxerrois, et leur travail sur l’identité du vin gris (spécialité locale à la robe pâle), ont popularisé le vignoble bien au-delà des frontières régionales. C’est aussi eux qui ont milité activement pour l’obtention de l’AOC Toul, obtenue en 1998 (source : Vins de Lorraine, Comité de Promotion).
  • Thierry Laurent (Domaine Laroppe, Bruley) : Fidèle au poste pendant l’ère du déclin, ce domaine familial a été l’un des fers de lance du renouveau en adoptant des pratiques innovantes – macération en grappes entières, cuves béton pour l’expression aromatique – tout en valorisant la diversité des terroirs.
  • Laurent et Christine Barthélémy (Château de Bicqueley) : Repreneurs d’un site historique datant du XV siècle, ils ont redonné vie aux vignes avec un engagement remarquable pour l’agriculture biologique – aujourd’hui, près de 20 % du vignoble lorrain est conduit en bio, contre à peine 2 % dans les années 2000 (source : Agence Bio).

Ces pionniers ont non seulement ressuscité des vignes, mais aussi osé recréer une dynamique économique et sociale, embauchant, formant et encourageant une nouvelle génération à poursuivre l’aventure.

Dans la foulée, de jeunes vignerons apportent énergie et modernité. Ils s’ouvrent à la biodynamie, à une vinification moins interventionniste, à la commercialisation directe et à l’œnotourisme.

  1. Isabelle et Florent Girardot (Domaine Girardot, Bruley) : Reprise familiale dans les années 2010, passage en bio, installations de cuves inox dernier cri et lancement de micro-parcellaires pour explorer le plein potentiel des sols argilo-calcaires. Florent Girardot, formé en Bourgogne et passé par le Bordelais, a su ramener dans ses valises les techniques pointues du chai moderne : levures indigènes, élevages sur lies, et surtout, une curiosité débordante.
  2. Vincent Stoeffler (Domaine L’Ambroisie, Sion) : Faisant partie des « néo-vignerons » ayant choisi la Lorraine – souvent originaires d’autres régions viticoles – il plante ses premières vignes dans les années 2010. Il privilégie les vieux cépages ressuscités comme le Meunier ou le Pinot Meunier, et développe des cuvées confidentielles, saluées dans la presse spécialisée (La Revue du Vin de France, 2022).

Leur force : une communication enthousiasmante sur les réseaux sociaux, des portes ouvertes fourmillant d’idées, et un travail main dans la main avec les artisans locaux pour valoriser la gastronomie lorraine.

Sans l’esprit de groupe, la renaissance du vignoble lorrain n’aurait jamais eu ce souffle. Une mention spéciale pour :

  • La Cave de Toul : Créée dès 1936, elle regroupe aujourd’hui une quarantaine de vignerons adhérents, pesant pour près de 60 % de la production de l’AOC Côtes de Toul (source : site officiel Côtes de Toul). Au fil des investissements, elle modernise son outil de production, favorise la mise en valeur du vin gris, et accompagne techniquement les exploitations, des formations à la vinification jusqu’au soutien administratif. Ce modèle protège les petits producteurs tout en leur offrant des débouchés solides.
  • Le syndicat de défense des vins de l’AOC Côtes de Toul : Son combat collectif pour l’obtention (et la préservation) de l’AOC a fait entrer la Lorraine dans le cercle très fermé des vignobles reconnus, en 1998. C’est aussi grâce à ce syndicat que l’innovation s’est imposée — adaptation du cahier des charges, sélection massale, projets collectifs de promotion dans les salons nationaux (Salon de l’Agriculture de Paris, Millésime Bio…).
  • Les ateliers de formation et journées techniques animés depuis 2015 par la Chambre d’Agriculture de Meurthe-et-Moselle et de Meuse. Chaque trimestre, jeunes installés et vignerons aguerris se retrouvent pour échanger sur la lutte contre le gel, l’enherbement contrôlé ou la valorisation de la biodiversité.

Réussir un renouveau, c’est aussi savoir s’entourer.

  • Gilles Bragard, consultant historique et ambassadeur du goût lorrain, a mené d’innombrables campagnes pour faire reconnaître la pertinence gastronomique des vins gris et rouges lorrains auprès des sommeliers du monde entier.
  • Le lycée agricole de Toul-Thiaville : son BTS Viticulture-Œnologie, lancé en 2006, a formé une trentaine de diplômés chaque année (source : ONISEP), qui irriguent aujourd’hui toute la filière — que ce soit au vignoble, au laboratoire ou à la coopérative.
  • Les restaurateurs de la région, notamment l’association des « Chefs de Lorraine », ont joué un immense rôle. Leurs cartes mettent en avant les vins lorrains lors de banquets, d’événements et via les accords mets-vins maison ; une démarche qui a permis au public de redécouvrir la fraîcheur, la minéralité et la singularité de ces vins « oubliés ».
Année Superficie plantée (ha) Producteurs % bio
1980 90 15 0.5 %
2000 120 22 2 %
2022 145 39 19,6 %

Sources : Comité de Promotion des Vins de Lorraine, Agence Bio 2023

Ce qui marque enfin la renaissance du vignoble lorrain, c’est sa capacité à osciller entre héritage et modernité. Les anciens veillent sur le style régional – tout en laissant la place à des essais audacieux : pét-nats, vinifications naturelles, cuvées en amphore. Au cœur de cette success story, on trouve toujours l’entraide : échanges de matériel, journées d’entraide lors de la taille ou des vendanges, et une solidarité parfois rare ailleurs dans le vignoble français.

  • Focus sur le vin gris, fierté du terroir, qui attire aujourd’hui la curiosité des critiques et des sommeliers étoilés (Prix d’Excellence Vinalies 2023 pour le Domaine Lelièvre).
  • Arrivée remarquée de nouveaux cépages résistants, comme le Pinotin ou le Vidoc, testés par quelques domaines pilotes avec l’appui de l’INRAE.
  • Coopérations avec d’autres vignobles en France pour partager outils, conseils et retours d’expérience.

La renaissance du vignoble lorrain, ce sont donc des noms et des visages, mais aussi une philosophie : travailler ensemble, innover sans tourner le dos à la tradition, et s’ouvrir au monde sans renier ses racines. Aujourd’hui, touristes, amateurs de vins et curieux affluent chaque année sur les routes des Côtes de Toul ou des Côtes de Meuse pour goûter à ce renouveau. Chiffre révélateur : la fréquentation des caves ouvertes en Meurthe-et-Moselle a doublé entre 2010 et 2023, selon l’office de tourisme de Lorraine Tourisme.

La Lorraine viticole est un territoire de résistance, mais surtout d’espérance et d’audace, où chaque grappe raconte une histoire de renaissance – et ce n’est que le début.